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Au théâtre ce soir

La maison communautaire de la minorité Chjau Ro est très particulière: sur pilotis, du beau bois précieux, sans un clou. Elle fait trente mètres de long et une douzaine de large. Hier soir il s'y déroula un spectacle tout aussi peu ordinaire: un vrai théâtre populaire. L'annonce avait été faite pour 7 heures, mais les gens hésitaient, ne sachant pas s'il faudrait payer. Gratuit! Alors ce fut la foule, il vint au moins 300 personnes, dont la moitié d'enfants. Un événement dans ce village, où il se passe si rarement quelque chose.

Les artistes viennent de la commune voisine. Ils sont paysans, petits commerçants, une femme policier ...Tous formés pendant 4 mois par le projet Viêt Nam Plus. Premier thème: contrôle des naissances. L'histoire se déroule à la clinique communale. Un paysan très ignorant vient aux nouvelles, sa femme est en train d'accoucher. Pour la sixième fois. Hurlements dans la salle d'accouchement, et le paysan court dans tous les sens au-dehors, provoquant les fous rires dans l'assistance. Arrive une autre femme, visiblement en urgence. Ce sera son huitième. Elle n'a eu que des filles au désespoir de son mari. Le voici qui passe justement, par hasard dirait-on. Il attrape sa femme: "A-t-on idée d'accoucher maintenant, nous n'avons pas un sou ! En tout cas, si c'est une fille, tu repars chez ta mère!" Les 2 maris se disputent, car l'autre n'ayant eu que des garçons, son plus cher désir est évidemment d'avoir une fille, enfin ! L'un et l'autre sont très pauvres, le médecin leur fait la morale : pourquoi tant d'enfants, comment les élevez-vous ? Après autres affolements et cris -je pense bien que les femmes dans l'assistance riaient moins que les enfants et les hommes- enfin les enfants naissent. L'infirmière se trompe dans les dossiers, les maris sont aux anges et dansent, jusqu'au moment où l'erreur apparaît, fatale. Morale de l'histoire: espacez les naissances, et ne faites pas de différence entre les filles et les garçons.

Pause. Un chanteur hurle une chanson dans le micro avec des poses très modernes, cheveux à la Johnny Halliday lors de ses débuts. Les vieilles se bouchent les oreilles, les femmes se crient dans les oreilles, parlent de la pièce...

Deuxième partie. Un ange traverse le village, il met en garde contre le virus du Sida. Un jeune paysan se promène, et rencontre un loubard, lunettes solaires, bras nus, bière à la main. Une fille très sexy. Le paysan, naif, se laisse embobiner, la foule rigole bien fort, cela se passe tous les samedis au village ! Le jeune paysan se laisse entraîner, bière, ils miment une course de motos -il est assis derrière la fille... Très abstraitement une relation sexuelle est suggérée, drogue ... L'ange appelle au secours... Trop tard, spectres de mort.

Nous pensions que ce spectacle serait beaucoup trop abstrait pour le public. Les artistes ne voulaient pas en faire plus, trop pudiques. Mais d'après les regards tendus et inquiets chez les adolescents a la vue des spectres, il est sûr que le message est passé.

Re-pause, et à nouveau les petites vieilles se bouchent les oreilles. D'ailleurs il se fait tard, les plus petits n'ont pas l'habitude, il est déjà 8:30. Chez beaucoup il n'y a l'électricité que depuis très peu de temps, on a gardé l'habitude de se coucher tôt.

La troisième scène: 2 voisins sans gêne jettent leurs poubelles sur le terrain entre-deux. Une odeur terrible se dégage, c'est un chien crevé ! La femme de la première maison crie, proteste, invective ses voisins. L'homme d'à coté sort, furieux. Chacun se rejette la faute, et bientôt ils se jettent les détritus à la figure. L'autre mari arrive, cela dégénère davantage: "Vous avez frappé ma femme !". Peu après un enfant appelle: le plus petit a une forte fièvre, est-ce la dengue (fièvre hémorragique)? Affolement et cris dans la salle, car cette fièvre tue chaque année. Des spectateurs crient: "Emmenez-le vite à l'hôpital!". Un infirmier, blouse blanche, immaculé, tombe dans ce méli-mélo. Il est venu sans doute pour les vaccinations: "Il faut que les environs soient propres pour qu'il y ait moins de moustiques, débrouillez-vous ensemble pour nettoyer ces poubelles. Il faut enterrer tout ça ou le brûler".

La soirée se termine, mais les acteurs ont trop prolongé leurs petites pièces. Ils s'amusent bien eux aussi ! Au-delà de 8:30, les gens s'en vont à la première pause. Il faudra commencer à 7h la prochaine fois, et finir en un peu plus d'une heure. La petite troupe est très contente tout de même. Cela fait 6 spectacles déjà, et ils ont eu jusqu'à 500 personnes. Une manière efficace d'améliorer la santé des gens, sans passer par les formations parfois rébarbatives.

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dernière mise à jour de la page le 27 janvier 2000