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Un tabac avec les feuilles de manioc

Le manioc est ici vraiment la culture du pauvre. On peut le faire pousser sur des terres pas fameuses et sans trop d'engrais. Evidemment les rendements ne sont alors pas brillants non plus. A Duc Linh , cela fait tout de même 30-35 tonnes a l'hectare, au pire 20. Les prix varient de 500 a 1700 dongs le kilo, séché. Il faut pour cela enlever la pelure de la tubercule, la couper en rondelles, et la faire sècher plusieurs jours au soleil. Ca fait du travail, et il est arrivé que le prix soit si bas que les paysans cessaient de le récolter. Ce sont les grandes entreprises qui achètent, et qui font les prix sans appel. Elles en font des nouilles instantanées ou du glutamate (un condiment asiatique courant).

Mais cette année le manioc surprend: on en vend même la feuille, et maintenant aussi la pelure ! Jusqu'à il y a un mois c'étaient des déchets n'intéressant absolument personne. Proconco, une filiale locale de la Société Comerciale des Potasses d'Alsace l'ajoute désormais aux aliments pour bétail, car la feuille est très riche en protéines et remplace des composants importés au prix fort. Le directeur de cette société s'est pris d'amitié pour nous, et a proposé d'en fournir à son usine. Nous avons dit oui tout de suite ! Tout revenu supplémentaire est bon à prendre, les paysans de Duc Linh sont loin de tout, ils ont du mal à vendre ce qu'ils produisent. Et puis, à travers nos 350 groupes épargne-crédit, un réseau de près de 1900 femmes, nous pouvons informer les villages en quelques jours et sans frais. Une formation fut donnée: comment récolter vite et bien, comment la feuille doit se présenter au final etc.

Il a fallu batailler quelques mois avec les autorités locales, toujours méfiantes: si une société étrangère s'intéresse à ces déchets, qu'est-ce que cela veut dire ?! Du bout des lèvres elles ont autorisé une commune à participer. Après tout, le prix paraissait intéressant: 1500 dongs le kilo, et un hectare peut faire 300 kilos. C'est toujours ça.

Cela a démarré très fort tout de suite. La formidable aubaine ! Ce sont les plus pauvres qui récoltent les feuilles, ceux qui n'ont pas de terres, toujours à la recherche de travail chez les autres. Quand les planteurs ont fini leur récolte, ils arrivent, et font sécher les feuilles qui traînent, à même les champs. Elles perdent 80% de leur poids en une bonne journée de soleil. Le travail n'est pas pénible: parfois ce sont les enfants, ou les femmes.

Deux semaines après, les communes voisines se plaignaient, jalouses: "Pourquoi pas nous ?!" Les autorités se sont excusées: "Nous voulions être prudents, ne sachant pas s'il n'y aurait pas trop de vol sur les champs non gardés." Toutes les communes voisines récoltent maintenant ces fameuses feuilles, cela s'est répandu comme une traînée de poudre. Dans le district voisin on en fait sécher aussi: "On ne sait pas pourquoi, mais à Duc Linh ils achètent ces feuilles maintenant !" disent les journaliers aux passants.

Très vite ces gens ont appris à faire du rendement. Nous avions estimé qu'ils pourraient faire sécher 10 kilos dans la journée: les meilleurs font cinq fois plus! Du coup, une famille de journaliers, deux adultes et deux enfants, qui arrivait péniblement à 20-30.000 dongs sur une journée, arrive à 150.000 grâce à ces feuilles! Nous avions estimé, avec des paysans sceptiques, et des autorités locales réticentes, que nous pourrions faire peut-être 7 tonnes sur la saison. Avant le Têt, sur 3 semaines, ils sont arrivés à 60 tonnes! Et nous ne sommes même pas à la moitié de la récolte. Soit une coquette somme d'argent pour ces villages: un rapide calcul montre que ces feuilles apportent trois fois plus d'argent aux gens que le projet ! Juste avant la fête du Têt ! Dommage que cela ne dure que trois petits mois par an.

Les plus étonnés furent les patrons de Proconco. Au début ils voulaient donner un coup de main au projet: "Allez une petite ONG sympa, dans une région pauvre!" Car Dúc Linh c'est le bout de la route, et d'ailleurs tous les ponts pour y arriver sont en réparation! Seuls les petits camions passent. 1700 hectares de manioc. Autant dire rien du tout à côté de la province de Tay Ninh qui fait 40.000 hectares. Mais au bout de trois semaines les grossistes de Tay Ninh boudaient toujours et n'avaient fourni que dix tonnes de mauvaises feuilles, en partie rejetées par Proconco. Les grossistes voulaient presser le citron au maximum: acheter la feuille non séchée aux paysans, la passer dans des séchoirs que Proconco aurait du payer. Bénéfice pour les plus pauvres quasi nul. Aujourd'hui, autant vous dire qu'à Duc Linh on pavoise. Proconco vient de décider de maintenir le prix à 1500 dongs seulement pour Duc Linh, mais de le baisser pour les autres à 1300 dongs.

Nous avons donc passé un très bon Têt, oui, merci. Pour un projet comme le nôtre c'est une formidable bonne surprise. Autant vous dire que les autorités nous regardent d'un autre oeil maintenant. Les paysans savaient déjà eux, mais là cela se confirme ! Les autres activités du projet seront désormais plus faciles.

Il faut maintenant réussir à capitaliser sur ce succès. Et d'abord passer la main. Car nous ne sommes pas des grossistes en feuilles tout de même. Dès le départ nous avons mené tout cela avec les coordinatrices villageoises, qui ont été des relais efficaces vers les groupes d'épargne-crédit. Une d'entr'elles, Minh, a la tête bien sur les épaules, et a fait venir l'électricité triphasée chez elle pour un broyeur que Proconco prête. Cela va permettre de réduire les frais de transport par deux ou trois. Minh avait été choisie par l'Union des Femmes pour travailler à plein temps sur le projet. Elle a confié le business des feuilles à son mari. Nous avons bon espoir qu'ils ne deviennent pas des grossistes-requins ! De toute façon l'information circule bien et les groupes épargne-crédit veillent. Hier soir Minh nous a appelé pour dire un grand merci. Et ce matin, son mari signait un accord avec Proconco.

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dernière mise à jour de la page le 3 février 2001